Ma différence : une force pour aller à la rencontre des autres

Sabine EyrignouxJ’ai 25ans et je suis en fauteuil roulant depuis ma naissance ; j’ai suivi un cursus scolaire classique. Je travaille dans un hôpital en tant qu’assistante sociale depuis un an. Mon rôle est de préparer le retour des malades chez eux ou de les accompagner vers une entrée en maison de retraite. En parallèle, je fais partie d’un groupe de jeunes vincentiens où nous réfléchissons sur la vocation et la dimension de service en nous appuyant sur la spiritualité de St Vincent de Paul. Ce groupe me permet de réfléchir sur ma vocation professionnelle mais aussi de découvrir d’autres formes de service. Enfin, il me ressource spirituellement afin de continuer à servir les malades au quotidien.

Au départ, être assistante sociale dans un hôpital, était plutôt un pari osé. En effet, moi, avec mon handicap, j’allais devoir aider et trouver des solutions pour des personnes que la maladie rend pauvres. Mais je me suis dit que peut être cette relation entre personnes blessées par la vie pouvait être enrichissante. Et je ne me suis pas trompée. Bien sûr, lorsque j’ouvre la porte de certaines chambres, le regard est d’abord interrogatif voire gêné, souvent cette phrase revient :
« Je ne vais pas vous raconter mes problèmes, vous en avez déjà tellement vous-même... »
A moi alors d’expliquer que je me sens bien dans ma vie malgré mon handicap et que mon travail est de me mettre a leur service. Souvent, un dialogue s’engage et je ressors émerveillée de la rencontre et de la leçon de vie que donnent certains patients, qui malgré la difficulté, gardent une grande foi en la vie. De fait, ces personnes m’apportent autant que je leur apporte.

Souvent, les patients qui peuvent marcher, ou leurs familles, me proposent de m’aider a ouvrir les lourdes portes des chambres. J’accepte leur proposition car cela permet un échange, ainsi ils ne restent pas uniquement dans la position de « celui qu’on aide » mais passent dans le rôle de « celui qui aide », une bonne façon je d’équilibrer la relation et de montrer qu’à tout moment chacun peut avoir besoin de l’autre. C’est dans ces moments-là que mon engagement auprès des jeunes vincentiens prend tout son sens. Je me mets au service des plus pauvres, mais j’essaye de ne jamais me montrer supérieure à eux, je les regarde avec amour et fraternité.

Dans ce monde hospitalier laïque, je peux alors faire parler ma foi.
Certains patients me demandent ce qu’il m’est arrivé. Même si je ne suis pas censée parler de ma vie personnelle avec les malades, je m’autorise à leur répondre avec franchise, car j’ai remarqué que cela permet d’engager le dialogue sur leurs propres difficultés.

Un autre défi m’est apparu plus difficile : celui de prouver à l’équipe soignante et aux médecins, que malgré mes difficultés physiques, j’étais capable de faire mon métier correctement. Pour arriver à cela, il a fallu du temps et surtout m’adapter pour « faire disparaître » le fauteuil. Au départ, rien n’était gagné et les regards curieux et pleins de doute ne m’ont pas épargnée. Il est déjà difficile en temps normal de faire sa place dans une équipe. Mais là, j’étais la première personne en fauteuil à intégrer l’équipe. C’était pour eux un saut vers l’inconnu. Mais face aux situations complexes que nous avons dû solutionner, un climat de confiance s’est instauré. J’ai l’impression qu’aujourd’hui ils voient Sabine la professionnelle et non plus Sabine la personne handicapée.

Préparer ce témoignage a pour moi été l’occasion d’échanger avec mes collègues proches sur la façon dont ils me perçoivent avec mon handicap. A mon arrivée, tous évoquent la crainte. La crainte que les locaux de l’hôpital ne soient pas assez adaptés a mon fauteuil, mais aussi que le monde hospitalier soit trop rude et que je n’arrive pas à faire ma place. Leurs regards ont tous évolué à force de dialogue et de beaucoup d’humour. J’ai essayé de les mettre à l'aise en leur expliquant qu’aucune question n’était bête et en dédramatisant la situation. Maintenant ce sont eux qui blaguent et qui menacent de me crever les pneus lorsque je les embête. Aujourd’hui, leurs regards me portent et m’encouragent à dépasser les difficultés quotidiennes. Grâce à eux je porte un regard plus indulgent sur moi-même. Car en fait, je pense que le regard le plus exigeant porté sur mon handicap, c’est le mien : rien n’est plus difficile en effet que de s’aimer soi-même. Ma réussite professionnelle et la relation que j’entretiens avec les patients et mes collègues m’aident à me sentir plus fière de mon parcours.

Finalement, je pense avoir fait de ma différence une force pour aller à la rencontre des autres.
En effet beaucoup de personnes disent que mon handicap m’apporte un recul sur les choses de la vie et une qualité d’écoute importante. Ne portant pas de jugement sur les personnes, je pense que je parais plus accessible.
Même si beaucoup de regards ont évolué positivement, tout n’est pas idyllique et certains regards restent gênants voire blessants. Cela est surtout vrai dans la vie quotidienne. Le pire est sûrement quand je suis accompagnée d’une personne valide et que le commerçant ne s’adresse qu’à la personne valide car il croit que je ne sais pas parler.
« Qu’est-ce qu’elle veut votre amie ? »
Heureusement, mon compagnon l’humour vient toujours à mon secours !

Une anecdote me revient souvent en mémoire sur ce sujet.
Ma meilleure amie (valide) et moi prenons le train ensemble. Un homme au guichet de la SNCF demande à mon amie, en me désignant du regard :
« Elle a des bagages ? »
Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon amie faire comme si elle n’avait pas compris la question !
L’homme au guichet, perplexe, me dit alors :
« Vous avez des bagages mademoiselle ? »
Et moi de lui répondre avec un large sourire :
« Oui monsieur, merci. »
Ce simple geste de mon amie m’a redonné ma dignité et m’a relevée face à cet homme qui, par son ignorance et sa peur, m’avait blessée.

Le regard sur le handicap dans notre société est en train d’évoluer lentement ; travailler dans un hôpital en étant en fauteuil est encore rare. Mais à force d’explications, de persévérance et d’humour j’espère que cela va bientôt devenir une chose des plus banales. Ainsi comme le souhaitait St Vincent de Paul, les pauvres pourront servir les pauvres et donc le Christ.

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