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Témoignage de Philippe de la Chapelle

Ma rencontre avec une personne handicapée m'a transformé...

Présentation personnelle

Philippe de LachapelleJ’ai 58 ans, marié, 4 enfants
Je suis directeur de la Fondation OCH (Office chrétien des personnes handicapées) depuis 11ans.

L’OCH

  • Ecoute et conseille des personnes concernées par le handicap ou la maladie. (Paris et Lourdes)
  • Publie Ombres et Lumière, la revue chrétienne des personnes handicapées, leurs familles et amis
  • Anime des conférences et des rencontres de familles de personnes handicapées (frères et sœurs, papas, mamans, couples, grands-parents, enfants…)
  • Soutient des initiatives (accorde des subventions, à des foyers, écoles, projets innovants…) et anime des réseaux d’associations qui agissent.

Auparavant, après une école de commerce, j’ai été « toute ma vie » à l’Arche, comme assistant, directeur de communauté, directeur de l’Arche en France
Je ne suis pas porteur d’un handicap, mais je vais vous parler de la rencontre avec Pierre, qui m’a marquée.

L’expérience fondatrice de la rencontre avec Pierre

Une démarche généreuse

J’avais 22 ans, je sortais d’une école de commerce. Je réussissais bien dans la vie. Les études, les amis, une vie sociale riche, beaucoup d’engagements sociaux et éducatifs. Un bon plan de carrière dans le marketing et la publicité devant moi.
Le seul problème, c’est qu’à cette époque, il fallait faire un service militaire. Je me suis trouvé dans un régiment près de Paris. Je me suis demandé comment rendre cette année utile ?
On m’a parlé d’un petit foyer à Paris, qui cherchait « des jeunes qui veuillent partager les soirs et les week-ends avec des personnes ayant un handicap mental léger ».
Voilà le bon projet pour rendre mon année utile ! Moi qui suis bourré de talents, je vais aller partager cela à des personnes qui ont moins de chance que moi, qui avaient besoin de moi : une démarche généreuse !
Je m’étais fait une idée simple des choses : dans ce foyer, il y aurait des personnes « handicapées » d’un côté et des personnes « pas handicapées » de l’autre. J’étais de ce deuxième groupe, et j’allais faire du bien à d’autres. C’était mon ordre des choses !

La rencontre de Jean-Pierre

Mon arrivée dans le foyer. Jean-Pierre m’accueille. Etait-il handicapé ? Pas sûr. Ça me dérangeait de ne pas savoir lui plaquer une étiquette. Je n’étais pas sûr : de quel groupe était-il, dans mon ordre des choses ?
Jean-Pierre m’indique une chambre, un lit coincé derrière une armoire, et me signale que l’autre lit, c’est celui de Pierre, parce qu’on n’a pas assez de chambre.
Pierre arrive le soir, et là je m’y retrouvais mieux. Il était handicapé ! Visage renfrogné, comportement agité ! L’ordre des choses était établi, mon ordre ! Voilà l’homme à qui je vais faire du bien cette année !

L’ordre de Pierre n’était pas tout à fait le même que le mien

Matériellement d’abord. Mon lit était coincé derrière une armoire. J’avais commencé par déplacer l’armoire, sans consulter Pierre, dégager le lit. La première nuit, à deux heures du matin, un gros bruit dans la pénombre. J’aperçois l’armoire qui se rapproche de moi. Pierre remettait l’armoire à sa place, dans son ordre.
Ça a duré comme ça plusieurs nuits. On a négocié et trouvé un compromis.
Quand ça n’était plus le lit, c’était sa mobylette que Pierre voulait ranger dans la chambre à côté de son lit. Moi, dans mon ordre, je trouvais qu’elle était bien au garage. Du coup quand j’entendais du bruit dans l’escalier, je descendais, et je faisais obstacle à la mobylette. Dans ces moments-là, Pierre était tellement agi par son angoisse, qu’il montait et la mobylette, et moi avec !
Après ça a été les feux, les bains… Pierre était malade psychique, et agi par des obsessions qu’il ne pouvait pas refréner. Mes nuits étaient un peu difficiles. Mais les nuits de Pierre étaient beaucoup plus difficiles, car il y avait beaucoup d’angoisse en lui, qui le poussait à ces actes.

Plus subtilement, mon ordre des choses, c’était de faire le bien, d’aider Pierre à progresser. J’étais venu pour ça ! J’avais sacrifié mon année pour cela ! Or, non seulement Pierre ne progressait pas, mais il régressait. Souvent, le soir, on allait le chercher au commissariat parce qu’il avait fait des bêtises plus ou moins graves et dangereuses… Casser un feu rouge, parce qu’il trouvait qu’il était rouge trop longtemps…

Un sentiment d’échec et de grande colère contre lui m’envahissait. Il résistait à ma générosité.
L’ordre de Pierre n’était pas mon ordre. Pierre ne pouvait s’empêcher de faire les bêtises que je vous ai décrites. On s’est beaucoup disputés. Il est arrivé qu’on en vienne aux mains. A chaque fois, Pierre revenait vers moi le premier, demandant pardon. Il me disait : « Philippe, je n’aurais pas dû faire cela, mais est-ce que tu m’aimes quand même, est-ce que tu restes mon ami ? ». Je lui répondais un « oui » agacé, parce que c’était la bonne réponse, mais le cœur n’y était pas.

L’ordre de Pierre, c’était l’ordre de l’amitié, sans autre mesure. Sa demande permanente était « Est-ce que tu m’aimes ? Je ne sais pas ne pas faire les bêtises que je fais, mais est-ce que tu peux me garder ton amitié ? » Il me posait cette question : « Suis-je aimable pour moi-même ? ».
Cette question est devenue la mienne. « Suis-je aimable pour moi-même ? » Ou suis-je aimable pour mes succès, pour le bien que je fais, pour mes capacités, pour mes relations ? D’où vient ma valeur ? J’ai réalisé que cette question m’était difficile, que la réponse n’était pas évidente. Si je m’agitais autant pour réussir et m’engager, c’était pour mériter l’amitié, la considération des autres.
Pierre n’avait rien à faire de mes succès. Il me donnait son amitié sans condition, de même qu’il me demandait la mienne sans condition. Par Pierre, je n’étais pas convoqué au niveau du faire, du savoir, du pouvoir, de l’avoir, … mais de l’amitié. Et là, j’étais beaucoup plus handicapé que Pierre, tellement j’étais encombré de mes stratégies de réussite et d’apparence.
Je suis resté dans ce foyer et je me suis ensuite engagé à l’Arche, tant je sentais que Pierre, dans sa fragilité, m’avait montré un chemin, qui était un chemin de libération, de guérison, de conversion.

Ce que révèle la personne handicapée, dans sa fragilité.

Nous sommes faits, tous sans exception, pour la communion : cette relation qui n’a pas d’autre raison que « simplement parce que c’est toi, simplement parce que c’est moi ! ». C’est ce que Pierre demandait, et c’est ce qu’il m’a révélé de moi-même.
Dans nos vies, la seule vraie richesse qui compte c’est l’autre, et non pas nos « avoirs – savoirs – pouvoirs – statut social… » qui deviennent des fausses richesses, puisqu’elles me coupent de la seule vraie richesse : l’autre ! C’est l’histoire du jeune homme riche dans l’Evangile.
Nous sommes capables de nous laisser encombrer de ces fausses richesses. Aussi, plus nous sommes en situation « d’avoir – de savoir – de pouvoir – de statut social… » plus nous avons besoin d’être l’ami de gens comme Pierre, c'est-à-dire de personnes, qui, dans leur vulnérabilité, n’ont rien d’autre à donner qu’eux-mêmes, et rien d’autre à recevoir que nous-même !
Tout notre travail pour devenir plus humains, c’est de consentir à notre vulnérabilité et notre interdépendance. Nous avons besoin les uns les autres ! Les personnes les plus fragiles nous aident à ce consentement pour entrer dans une relation de don mutuel.
Et, collectivement, elles nous invitent à bâtir une société, non pas comme une pyramide, mais comme un corps : « tous les membres sont nécessaires au corps, même les membres les plus faibles qui doivent être honorés. » (1 Co 12)

En guise de conclusion :

« Une communauté sans personne handicapée, fragile, est une communauté handicapée, fragile… »

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