Témoignage de Sophie Mercusot

Infirmière au fond du Brésil...

Nous reproduisons ici le témoignage de Sophie Mercusot, alors qu'elle était volontaire pour 2 ans au Brésil, de 2006 à 2008, dans un hôpital public.

J'ai, depuis un an et pour un an encore, le rôle « d'infirmière chef » dans l'hôpital public de Primeira Cruz, une municipalité de 15000 habitants, de l'état du Maranhão, dans le Nord-Est du Brésil. L'objectif de cette structure est d'assurer les soins de base (médecine générale, gynécologie, obstétrique, pédiatrie et petite chirurgie), à la population de la région.

Cette région enclavée s'étend sur 1400 km², est très pauvre, rurale et très isolée. Le principal moyen de locomotion reste la barque à moteur. Les gens vivant dans les villages en périphérie du territoire de Primeira Cruz, connaissent des conditions de vie plutôt extrêmes. Il n'y a pas toujours l'électricité, encore moins l'eau courante et les maisons sont faites de bois de terre et de paille (taipas). Dans ces villages les déplacements se font en fonction des marées. Autrement dit, si une personne a un problème grave de santé, elle doit attendre parfois jusqu'à 6 heures la marée, avant d'être transportée en barque à moteur jusqu'à Primeira-Cruz, puis Humberto de Campos où il y a la route goudronnée pour gagner en bus, un grand hôpital à São-Luís (la capitale du Maranhão). Le tout peut demander jusqu'à 24 heures de voyage !

Nous avons dans le service, des carences énormes en matériel et en médicaments, il y a cependant un bon travail de fait, dans l'ensemble.

Les auxiliaires-infirmiers ont pour quelques-uns d'entre eux, une formation de plusieurs mois en soins infirmiers de base. La majorité a en fait une équivalence de ce diplôme, obtenue par formation continue et stages. Les derniers arrivés, ont été formés sur le tas. Ils font tous bien évidemment, des actes infirmiers et médicaux (applications d'injections, sutures de plaies, accouchements...)

Sophie Mercusot

Mon rôle à l'hôpital est d'encadrer l'équipe soignante et mon travail, quand je suis arrivée a surtout consisté à reprendre les notions de soin de base et d'hygiène (protocoles d'application de perfusion, de pansements, d'entretien des instruments et des locaux...)

Leur formation montrait aussi une carence importante en obstétrique et par manque de connaissances, la majeure partie d'entre eux avait peur de faire les accouchements, ce qui se traduisait de la part des soignants, par une quasi absence d'accompagnement des femmes en travail et beaucoup d'impatience au moment de l'accouchement. Ma formation de sage-femme m'a permis de mieux les former, de les aider à démystifier ce moment et à l'appréhender avec plus de sérénité.

Nous essayons de travailler aussi au quotidien « l'humanisation » des soins.
Je pense que de vivre dans la précarité, il se développe une logique dans laquelle, « on ne s'encombre pas du superficiel » . On va droit au but ! Quand il s'agit de faire un soin ou un accouchement on fait l'acte du mieux qu'on peut, sans se poser de question, ni se laisser envahir par « des futilités » comme, prendre le temps d'expliquer à un enfant, pourquoi il est important de faire telle injection ou de rester à l'hôpital pour surveiller l'évolution de la maladie, tout en incluant la maman au soin.

Dans le domaine de la santé, nous sommes parfois très violemment confrontés à la réalité socio-économique d'un pays en développement, dans lequel l'homme est encore complètement soumis aux lois de la nature, quant à sa santé... Nous rencontrons donc par exemple dans notre région, encore beaucoup de cas de lèpre. Des enfants décèdent de déshydratation par faute de rapidité dans la prise en charge des diarrhées et à cause de l'eau contaminée par les amibes. Beaucoup de personnes sont porteuses aussi de séquelles dues aux maladies cardio-vasculaires ou au diabète, mal ou non suivis...

Cette réalité, en milieu rural isolé, laisse ainsi très largement la place aux thérapies populaires et aux guérisseurs, auxquels, à plusieurs reprises et plus ou moins directement, j'ai eu l'occasion d'être confrontée, dans le cadre de mon travail à l'hôpital. Je ne peux pas cacher mon scepticisme au début quant à l'efficacité de ces pratiques. Je peux cependant témoigner, aujourd'hui de l'importance fondamentale qu'ont ces guérisseurs sur le bien-être des habitants de notre région, ainsi que sur leur équilibre psychologique. Culturellement et faute d'une médecine scientifique de qualité, les gens d'ici n'ont parfois pas d'autre alternative que de se tourner vers les « médecins traditionnels », en qui ils mettent toute leur foi et leur espérance. Or, tant qu'il y a l'espérance...

Le Brésil, depuis les années 60 a développé une logique visant à lutter contre les conséquences de la colonisation en se libérant de la subordination et de la dépendance des pays riches du Nord.

L'Église dans ce mouvement a ainsi un rôle très important, grâce notamment à sa présence dans les milieux pauvres, où elle insuffle une dynamique permettant de créer une conscience collective pour rendre les personnes actives à la construction d'une société plus juste et équitable. C'est de là que sont nées « les Communautés Ecclésiales de Base » (Ceb's), qui développent dans des domaines bien spécifiques, des pastorales.

J'ai ainsi la chance de faire partie, de « la Pastorale de l' Enfance » qui, en dehors du fait d'être un mouvement œcuménique, a une démarche de santé publique vraiment très intéressante. Elle est née en 1983 et son objectif premier est de réduire la mortalité infantile au Brésil (1) . Sa fondatrice, Zilda Arns Neuman pédiatre brésilienne, partait du principe que la solution pour éviter la majorité des problèmes de santé de la femme enceinte et de l'enfant, est d'éduquer les mères de famille. Pour elle, ce travail ne pouvait se faire que dans un esprit missionnaire, inspiré par la parabole du Bon Pasteur (2).

Concrètement des femmes (et quelques hommes) s'engagent au nom de leur foi chrétienne, à devenir « leaders communautaires » et à servir les familles de la communauté, où il se trouve des enfants de moins de 6 ans et/ou des femmes enceintes.

La mission bénévole de ces leaders est :
D'éduquer les familles sur les soins de base, la nutrition et la citoyenneté.
Accompagner les familles en les aidant à assumer leurs responsabilités parentales.
Inviter les familles à participer à la vie communautaire en vue de faire respecter leur droit de vivre dignement en famille.
Valoriser les différents membres de la famille pour une meilleure estime de soi et de l'autre.
En plus de leur propre expérience de parents, ces leaders reçoivent une formation de base très sérieuse et bénéficient d'une formation continue régulière.

Ce qui reste très important dans cette expérience de santé publique est que les principaux acteurs du travail réalisé, sont des personnes de mêmes conditions sociales que les « bénéficiaires » . Un réel sentiment de confiance s'installe, ainsi qu'une plus grande crédibilité quant au rôle et à l'action des leaders, auprès des familles.

C'est pour moi le plus bel exemple « d'éducation par les pairs » que prônent tous les spécialistes en santé publique, mais surtout un merveilleux exemple de don de soi, gratuit. Avec le groupe de Primeira Cruz, nous venons de participer à une formation en plantes médicinales. Nous avons ainsi réalisé trois plants de ces plantes, afin de fabriquer nos tisanes, pommades et huiles de massage. Ces « remèdes » seront en effet moins onéreux que les médicaments allopathiques et d'effet tout aussi efficace.

La grossesse chez les jeunes filles à partir de 15 ans, est très répandue à Primeira Cruz. Les relations sexuelles font partie très tôt de la vie des jeunes. Le père de l'enfant n'est pas toujours prêt à assumer sa paternité et l'enfant est souvent pris en charge par une grand-mère ou une tante, qui devient alors « mère de création » (mère adoptive). Cette notion de « famille élargie » est très répandue dans le Nord-Est du Brésil et en apparence acceptée. Pourtant, pour en avoir souvent discuté avec des adolescents ou des jeunes adultes, concernés par cette situation, elle reste source de souffrance et de questionnement...

A Primeira Cruz, la stérilisation tubaire (3) est très largement pratiquée par un de nos médecins, pour les femmes de 24 ans au moins, ayant au moins deux enfants et qui, avec leur conjoint et un témoin de la famille, en font la demande. Je dois avouer avoir été gênée voire même choquée à mon arrivée, de voir des femmes si jeunes « se faire stériliser » . Ça paraissait pour moi être une mutilation et un moyen définitif pour réguler les naissances. Aujourd'hui j'ai évolué. Je crois qu'en tant qu'Européenne, l'acte en lui-même continue à me déranger, mais il faut aussi, savoir adapter les soins en fonction de la réalité socio-économique de la région. Les couples au Brésil sont très féconds. Aussi dans notre région, les femmes les plus pauvres n'ayant pas accès à la contraception enchaînent tous les ans les grossesses, avec tous les risques que cela comporte (grossesses à haut risque, accouchements difficiles, hémorragie, décès de la mère et/ou de l'enfant...). Il se dit de plus, qu'au Brésil, la re-perméabilisation tubaire (4) est un succès, pour les femmes ayant subi une ligature de trompes et souhaitant une nouvelle grossesse.

Le moyen de contraception le plus utilisé reste les préservatifs, qui sont distribués gratuitement par notre centre de santé. L'éducation sexuelle fait partie du programme scolaire, et semble être abordée d'une manière très libre et sans gêne par les jeunes, en cours de sciences. Une large sensibilisation sur le SIDA est ainsi dispensée.

La prévention des maladies sexuellement transmissibles peut également être relayée dans les écoles et les lieux publics qui en font la demande, par des associations reconnues et très bien organisées, utilisant aussi la méthode de former des personnes relais (« formation et éducation par les paires »). Ces personnes relais (appelées « multiplicateurs »), vont ainsi éduquer et transmettre l'information dans leur quartier, leur village, leur famille, leur lieu travail...

En 2003 au Brésil, le taux de personnes porteuses du VIH était de 18,4 pour 100.000 habitants et de 5 pour 100.000 dans le Nord-Est. Aujourd'hui en Amérique Latine 1,7 million de personnes vivent avec le VIH/SIDA (24,7 millions en Afrique subsaharienne et 740.000 en Europe occidentale et centrale) (5).

A Primeira Cruz, nous n'avons pas la possibilité de pratiquer le dépistage du VIH. Il se réalise à São Luís (la capitale du Maranhão), d'une manière quasi systématique dans tous les bilans de santé ou pour toutes hospitalisations. On m'a cependant expliqué que les personnes qui sont le plus à risque, par peur du résultat, refusaient de faire le test.

Être volontaire dans le domaine de la santé dans un pays en développement reste pour moi une expérience d'une incroyable richesse.
Certes mon inculturation se fait parfois dans la douleur et me demande un lâcher-prise pour accepter des situations qui existent, seulement parce que nous sommes dans une région pauvre et isolée, où règnent la corruption et le détournement d'argent publique.

Cependant cette réalité fait qu'il se développe des stratégies de travail vraiment riches et intéressantes. De plus, les gens, parce que pauvres, sont totalement libres de tout attachement matériel, savent vivre et profiter pleinement de l'instant présent et sont surtout d'une bonté, d'un accueil et d'une ouverture de cœur extraordinaires.


Sophie MERCUSOT, le 17 avril 2007

(1) : Le taux de mortalité infantile, au Brésil est de 27‰ . Il est de 38,5‰ dans le Maranhão. (En France il est de 4‰ et en Afrique de 87 ‰) Indicateurs 2006.
(2) : Jean 10,10 « Moi, je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on l'ait surabondante. »
(3) : Ligature des trompes de l'utérus des femmes, à fin d'éviter (définitivement) les grossesses.
(4) : Chirurgie permettant de lever la ligature des trompes de l'utérus
(5) : Sources : rapport ONUSIDA/OMS, novembre 2006.

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