Logo Site Diocèse Page Accueil

Projet de loi sur l’aide à mourir : lettre de Mgr Blaquart aux députés et sénateurs du Loiret

Orléans, le 8 Mai 2024

Madame, Monsieur,

À la suite de la prise de parole de la Conférence des Évêques de France, je souhaite vous adresser quelques réflexions personnelles à l’occasion du débat sur l’euthanasie et le suicide assisté et du projet de Loi sur « l’aide à mourir » qui va être discuté au Parlement à partir du 27 mai prochain.

1°) Je suis conscient des souffrances intolérables qui peuvent exister pour certains de nos concitoyens en fin de vie, souffrances physiques et psychiques accentuées par le manque de moyens pour l’accompagnement de la fin de vie et le manque de relations et de sens à ce qu’ils vivent. Pour limiter au maximum ces situations terribles, la priorité devrait être l’instauration d’unités de soins palliatifs partout sur le territoire, et la promotion d’une culture du soin palliatif et d’accompagnement humain au cœur de tout le système de santé, ainsi qu’une pleine mise en œuvre de la Loi Clays-Léonetti de 1999 pour les personnes en fin de vie, ce qui malheureusement est encore loin d’être le cas. La question des moyens humains et financiers, qui ont été drastiquement réduits et sont notoirement insuffisants pour permettre à ceux qui relèveraient des soins palliatifs d’y accéder, est cruciale, et ne saurait être résolue par de vagues promesses hélas souvent peu suivies d’effets.

2°) Une société se grandit en refusant de donner la mort et en accompagnant les plus vulnérables. L’impératif « tu ne tueras pas » constitue le socle de nos sociétés et doit continuer de guider nos consciences. Avec ce projet de loi, c’est une brèche qui s’ouvre, et même si le mot n’est pas prononcé, c’est bien d’euthanasie active dont il est question si la personne ne peut pas accomplir elle-même le geste létal.

Pour les soignants qui se sont massivement exprimés contre ce projet de loi, la distinction fondamentale entre soigner et tuer serait radicalement perturbée. Comment comprendre la lutte contre le suicide si les soignants doivent à la fois prévenir le suicide d’un patient et aider ou assister celui d’un autre patient dans la chambre voisine ?

Les personnes âgées, en particulier en Epadh, ressentent le fait d’être un poids pour leurs proches ou pour la société, ce qui peut accroître leur souffrance morale et le désir « d’en finir ». Faute de relations, elles se sentent inutiles et isolées. Comment ne pas craindre la « contagion » des esprits si l’interdit fondamental se dilue ?

3°) Le projet de loi proposé par le Président a beau avoir les apparences de la mesure et poser des cadres précis sur ses conditions d’application, il ne saura de toutes façons répondre à toutes les situations particulières, et la future loi est déjà battue en brèche par ceux qui estiment qu’elle ne va pas assez loin. Comme dans tous les pays où de semblables lois ont été promulguées, on peut légitimement craindre que ces conditions et garde-fous ne soient amenés à être adoucis, voire dérogés. Les aspects financiers ne sont pas à négliger dans les fondements sous-jacents de la loi, avec l’augmentation à venir du nombre de personnes âgées issues du baby-boom. Le souci de faire des économies financières ou de ne pas peser sur les proches (ou sur la collectivité) est une dérive réelle à ne pas sous-estimer.

4°) Le terme de fraternité qui a été avancé pour qualifier cette loi me semble galvaudé, voire une tromperie. La véritable fraternité se manifeste par un soutien actif et concret au système de santé, aux soignants, aux unités de soins palliatifs, aux aidants et aux proches des malades. Eux seuls peuvent montrer aux personnes en fin de vie leur soutien en soulageant leurs souffrances, les accompagnant par leur présence et les assurant de leur infinie dignité et de la valeur inestimable de leur existence humaine jusqu’au bout.

Au moment de débattre et de voter ce projet de Loi, je fais appel à votre liberté de conscience. Je sais que vous ne pouvez pas approfondir tous les sujets que votre mandat politique vous amène à aborder, mais si je vous écris aujourd’hui, c’est que le débat sur la fin de vie peut véritablement amener à une rupture de civilisation. Je veux croire qu’il n’en sera pas ainsi.

Je vous prie de croire en mes sentiments bien cordiaux.

+ Jacques BLAQUART

Évêque d’Orléans pour le Loiret