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Vivre le Carême au temps de l’Intelligence Artificielle

Le 18 février 2026 marque l’entrée en Carême de l’Église catholique. Que nous dit ce temps spirituel aujourd’hui, à l’ère du confort et de la fuite en avant technologique ?

Rencontre avec Père Laurent Tournier, recteur du séminaire d’Orléans.

Dieu a-t-il encore sa place au cœur de la vie des hommes dans un monde hyperconnecté ?

Le numérique est une très bonne porte d’entrée pour réfléchir à la question de Dieu, car c’est ce qui a aujourd’hui le plus grand impact sur notre capacité relationnelle. Lorsque je suis en télétravail et que je me fais tout livrer chez moi, je ne vois plus personne. Paradoxalement, je suis en contact avec une infinité de gens, mais je ne les rencontre plus vraiment.

Tout cela a un impact spirituel : si je ne fais plus l’effort de tisser des relations avec les autres, je ne tisse pas non plus de relation avec l’Autre, Dieu. Je me contente alors de substituts.

Une autre porte d’entrée, c’est de reconnaître que je suis parfois un « handicapé du cœur » : je ne sais pas aimer. Moins je sais aimer, moins j’ai envie de faire des efforts pour aller vers les autres, et plus mon ouverture de cœur se rétrécit. Or le seul qui peut m’apprendre à aimer, c’est Celui qui a un cœur absolument universel, qui ne sait qu’une chose : se donner. C’est Lui qui m’apprend à me donner.

L’intelligence artificielle : bon outil pour l’homme ou danger ?

Je commencerai par alerter sur une erreur de dénomination : l’intelligence artificielle n’est pas intelligente, elle est totalement artificielle. Elle repose sur de la gestion et de la restitution de données, sans réflexion. Il y a là une forme d’antagonisme avec le projet de Dieu dans la création : Dieu a fait l’homme intelligent, doté d’une intelligence capable d’une créativité infinie, pour le bien comme pour le mal.

L’IA doit rester un outil. On ne peut pas dire qu’elle pense à notre place. L’une des grandes difficultés qu’elle pose est l’altération d’une faculté humaine capitale : la mémoire. La perte de l’usage quotidien de la mémoire altère, à mon sens, la capacité de réflexion. Sans mémoire, on ne peut plus réfléchir, car on n’a plus de références internes. Si je n’ai pas de culture, je ne peux même pas savoir quoi demander à l’IA.
Oui, l’externalisation des données peut être utile, mais il faut aussi être conscient de ses conséquences, notamment écologiques.

De plus, l’IA n’est pas fiable. Je l’ai interrogée sur des points de droit canonique dont je connaissais les réponses : elle m’a donné des informations fausses, allant jusqu’à inventer des canons entiers. D’où l’importance d’avoir un minimum de connaissances sur le sujet que l’on interroge.

L’altération de la mémoire peut-elle nuire à la contemplation ?

Prier est quelque chose de naturel, mais cette aptitude demande aussi de développer des compétences, notamment la capacité à la déconnexion. Si j’ai toujours besoin d’être entouré d’action, d’informations, de musique ou de stimulations, mon temps de prière sera très limité.Il faut apprendre à son cerveau à rester dans la quiétude, à ne pas chercher en permanence une satisfaction immédiate. La prière est un dialogue. Si je suis habitué à ce que toutes mes questions et réponses passent par le numérique, je risque de ne pas saisir les réponses dans la prière, et d’avoir l’impression qu’il n’y a rien.

Le Seigneur parle, mais sais-je écouter ? Il me parle à travers ma « banque de données intérieure », mon expérience spirituelle. Si j’ai constamment besoin d’être un homme augmenté, je finirai par ne voir la réalité qu’à travers le filtre des écrans et des logiciels.

À quelle interrogation humaine les technologies ne pourront-elles jamais répondre ?

À cette question essentielle : comment aimer ? L’IA cherche à donner satisfaction. Elle fonctionne sur un mode de séduction, en fournissant la réponse attendue, pas celle qui fait réfléchir ou qui dérange. Elle ne sait donc pas aimer et ne pourra jamais apprendre à quelqu’un à aimer.

Le Carême comme réponse à notre vie intérieure : que nous offre-t-il ?

Le Carême nous offre avant tout du temps. Nous qui sommes immergés dans l’instant, il nous rappelle le bénéfice de la durée. Il nous rappelle aussi que, même si nous désirons profondément changer, nous sommes souvent impatients et nous nourrissons l’illusion que tout peut se transformer immédiatement.

Face aux addictions, par exemple, il faut souvent bien plus de temps pour en sortir que pour y entrer. Le Carême nous donne ce temps pour travailler un point de notre vie afin de l’évangéliser. Ce sont quarante jours d’entraînement. Le but est de mettre en place quelque chose qui durera au-delà du Carême. C’est pourquoi il ne faut pas se fixer trop d’objectifs, afin que ce que l’on commence devienne une véritable règle de vie.

Il est important d’adopter cet état d’esprit : le Carême, c’est davantage du temps en plus que du temps en moins. Quel est le sens de nos privations si nous ne nous demandons pas : quel temps cela me libère-t-il, et qu’en fais-je ? Ce temps dégagé est-il une opportunité pour partager davantage avec Dieu ? Ne disons pas « j’ai moins », mais demandons-nous plutôt : « qu’est-ce que j’ai en plus ? »

Comment peut-on dire que l’on a réussi son Carême ?

La réussite se joue dans le bon commencement : bien se préparer et prendre le départ au bon moment. Elle passe aussi par le choix d’un objectif personnel et atteignable. Certains arrivent à Pâques en se disant qu’ils ont échoué, mais l’échec n’est pas là. Le vrai problème est souvent d’avoir choisi un objectif par orgueil, qui n’était pas adapté à soi.

Il faut partir avec humilité : choisir quelque chose qui peut paraître petit, mais que l’on va réellement tenir, pour installer une fidélité avec le Seigneur. Pour moi, un « bon » Carême, c’est quelque chose qui s’inscrit dans la durée, qui ne s’arrête pas à Pâques. On arrive alors avec la joie de pouvoir dire : « Seigneur, je l’ai fait pour toi, pour les autres, et aujourd’hui je suis mieux. »

Et attention aussi à l’obsession. Nous avons souvent un péché que nous détestons particulièrement, et c’est généralement celui avec lequel nous avons le plus de difficulté. Il peut occulter d’autres points à travailler. Le pape François, dès le début de son pontificat, dans Evangelii Gaudium, évoquait l’image du polyèdre, une réalité à plusieurs facettes. Comment porter ce regard sur notre vie spirituelle, sur la réalité et sur nos relations ?

La technologie nous réduit souvent à une pratique à deux dimensions, sans profondeur. En tant que croyants, nous sommes appelés à redonner de la profondeur.

Que peut-on vous souhaiter pour ce Carême ?

Un Carême qui me permette de tirer les fruits du Jubilé, qui n’est pas encore terminé. Lorsque le pape Léon XIV a clos le Jubilé, il nous a rappelé que nous sommes des pèlerins de la vie, des hommes en chemin. Comment prolonger l’impulsion du Jubilé ? Que ce Carême soit, en quelque sorte, le premier rebond après le Jubilé, pour continuer la trajectoire de l’Espérance.

Un ermite mystique : Saint Séraphim de Sarov

Loin des considérations technologiques de notre temps, entrez dans un Carême intérieur, aimant et joyeux, celui de notre propre consécration religieuse avec un ermite orthodoxe Saint Séraphim de Sarov. 

Après des années de silence total et d’ascèse, Marie lui apparaît et lui ordonne de sortir de sa clôture. 
À 66 ans, il devient un guide spirituel vénéré (staretz). 

 

« Du vrai but, personne ne vous en a donné aucune définition. Aussi moi, l’humble Séraphim, vous expliquerai maintenant en quoi consiste véritablement ce but.
La prière, l’abstinence, les veilles et autres bonnes pratiques chrétiennes, aussi excellentes qu’elles soient en elles-mêmes et indispensables comme moyens, sont insuffisantes en tant que but.
Le vrai but de la vie chrétienne consiste en l’acquisition du Saint-Esprit de Dieu. Quant à la prière, au jeûne, aux veilles, à l’aumône ou toute autre bonne action faite au nom du Christ, ce ne sont que des moyens pour l’acquisition du Saint-Esprit.
Remarquez que seule une bonne action faite au nom du Christ nous procure les fruits du Saint-Esprit.
Tout ce qui n’est pas fait en son nom, même le bien, ne nous procure aucune récompense dans le siècle à venir, et en cette vie non plus ne nous donne pas la grâce divine. »

 

BON CARÊME À TOUS !