Homélie du cardinal Bustillo pour les fêtes de Jeanne
Son éminence le Cardinal Bustillo était l’invité de Monseigneur Blaquart pour les Fêtes de Jeanne qui ont eu lieu à Orléans du 29 avril au 10 mai.
Il a présidé la messe solennelle du vendredi 8 mai à la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans.
Retrouvez ci-dessous son homélie en intégralité.
FÊTES JOHANNIQUES · ORLÉANS · 8 MAI 2026
CARDINAL FRANCOIS BUSTILLO, ÉVÊQUE D’AJACCIO
Il y a presque six siècles, une voix s’est levée dans une France fracturée.
Pas la voix d’un prince, pas celle d’un général, pas celle d’un ecclésiastique.
La voix d’une jeune fille de dix-sept ans, sans titre, sans argent, sans réseau — et pourtant sa voix est irrésistible parce qu’elle est juste.
Cette voix, nous l’entendons encore.
Non pas parce que l’histoire l’a consacrée. Mais parce qu’elle disait quelque chose de vrai.
Notre société assoiffée de vérité et de sérénité est en quête de paroles authentiques.
Parler librement aujourd’hui est complexe. Pourtant la société a besoin d’une parole libérée, pascale. Une parole capable de relever, de relancer, d’ouvrir à l’espérance.
Mes amis, la Parole que nous venons d’entendre n’est pas une métaphore confortable pour célébrer une héroïne nationale. Une femme du passé.
La Parole entendue est tranchante, exigeante, décapante.
Jésus dit : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. »
C’est la logique inverse de tout ce que notre monde respire.
C’est aussi, exactement, la trajectoire de Jeanne.
La Sagesse n’attend pas l’âge
Le livre de la Sagesse nous a présenté Salomon faisant un choix étrange : choisir non pas la richesse, non pas le pouvoir, non pas la longue vie — mais la Sagesse.
Et cette Sagesse lui donne quelque chose de déconcertant : l’autorité.
« Il sera honoré auprès des anciens tout jeune qu’il est. »
Nous retrouvons ici le mystère de la sainteté : la jeunesse spirituelle qui fait taire les puissants.
Jeanne a vécu ce paradoxe dans sa chair. Elle comparaît devant des généraux, des théologiens, des évêques — et c’est elle qui tient.
Non pas par érudition. Elle est illettrée.
Non pas par expérience. Elle n’a jamais tenu une épée.
Mais par cette lumière intérieure dont parle la Sagesse : un don reçu, pas construit ni conquis.
Ce don permet d’agir juste quand tous les codes du pouvoir vous manquent.
« Si je n’y suis pas, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y garde. »
Réponse de Jeanne aux juges à propos de l’état de grâce.
La sagesse n’est pas virtuelle. Elle bien réelle.
Ses juges sont sans réponse.
Non pas parce qu’elle a mieux appris, mais parce qu’elle a tout compris.
Parce qu’elle les a séduits ? Non. Mais parce qu’elle n’a pas peur.
Et celui qui ne craint pas est toujours plus libre que ceux qui calculent.
Jeanne ne vit pas dans la tactique et la stratégie mais dans l’authenticité.
Elle est libre.
La croix n’est pas un symbole
Renoncer à soi.
Prendre sa croix.
Suivre.
Ces trois verbes de l’Évangile ne sont pas une ascèse abstraite pour âmes avancées, pour des esprits initiés.
Ce sont les trois mouvements d’une vie qui accepte d’aller au-delà d’elle-même, une vie prête à l’aventure et à
l’ouverture.
Jeanne les a vécus dans l’ordre et jusqu’au bout.
Elle renonce à tout ce qu’une jeune fille du XVe siècle pouvait espérer : le mariage, l’anonymat, la sécurité, le confort, la douceur de la vie.
Elle part sur une parole intérieure que ses proches ne comprennent pas, que l’Église interroge, que les hommes d’armes méprisent.
Ce renoncement-là n’est pas une résignation
— c’est un acte libre,
un « oui » dit dans la nuit, sans garantie humaine.
Un « oui » à un combat exigeant.
Sa croix, ce sont les obstacles concrets : les hommes de guerre qui ne la croient pas, les blessures de bataille,
et surtout, la trahison.
Elle est vendue par les siens. Comme le Christ est livré par Judas.
Le parallèle est troublant, et il ne faut pas l’adoucir : elle est condamnée par des hommes d’Église.
Entre la foi et la loi, les ajustements ne sont pas évidents.
Cela aussi fait partie de la croix. La croix des incompris de l’intérieur de l’Eglise.
Dans la croix, il y a toujours une souffrance intérieure.
Et pourtant. Elle ne se révolte pas.
Elle ne trahit pas.
Lors de son procès, elle dit une chose d’une simplicité bouleversante : elle ne craint pas la mort. Ce qu’elle
craint, c’est de trahir ce qu’elle a reçu, de trahir son idéal et sa vocation.
C’est le cœur de l’Évangile de ce jour.
Ce n’est pas la mort qui est l’ennemi — c’est la trahison de sa propre mission.
Perdre sa vie pour la trouver
Jeanne meurt jeune, brûlée vive sur la place du Vieux-Marché, apparemment vaincue.
Et pourtant, c’est là que commence sa vraie victoire.
Sa cause triomphe.
La France se libère.
Elle est réhabilitée vingt-cinq ans après sa mort, canonisée cinq siècles plus tard.
Celui qui voulait la réduire au silence l’a rendue éternelle.
C’est exactement la logique évangélique du grain de blé qui meurt pour porter du fruit (Jn 12,24).
À notre époque où nous cherchons des résultats et des réussites immédiats, l’Evangile nous apprends le mouvement organique – et non pas mécanique – du temps.
Nous sommes ici aujourd’hui, six siècles après, pour en témoigner.
Ce n’est pas de la piété folklorique.
C’est la preuve empirique que la vie vraie commence là où le calcul s’arrête.
Ce que Jeanne dit à la France
La France d’aujourd’hui est fracturée.
Différemment de 1429 — socialement, culturellement, politiquement — mais la structure est la même :
des secteurs de la société qui se détestent,
une confiance effondrée dans les institutions,
la politique déçoit,
l’économie inquiète,
la géopolitique internationale trouble,
la spiritualité est trop discrète.
On a le sentiment que le pays ne se parle plus.
Jeanne surgit toujours dans cette fracture, jamais en dehors d’elle.
Notre société a besoin de Jeanne qui se lèvent et réveillent une société molle, habitée par les peurs.
Ce qu’elle dit à notre époque n’est pas un programme politique.
C’est beaucoup plus difficile que cela.
Elle dit qu’il faut un projet qui dépasse les divisions — non pour les nier, mais pour les transcender par
quelque chose de plus grand.
Et ce « plus grand » ne vient pas d’une idéologie mais d’un idéal.
Il naît d’une vie intérieure libre, non conditionnée. D’une clarté qui ne se laisse pas corrompre.
L’Evangile est une boussole pour une société inquiète et en quête.
Dans une culture qui valorise la survie, le confort, la visibilité, la réussite personnelle, Jeanne et l’Évangile disent la même chose à contre-courant :
la vie vraie commence là où le calcul s’arrête.
Ce n’est pas un message facile.
Mais c’est peut-être le plus nécessaire.
Ces deux textes — Matthieu 16 et Sagesse 8 — dessinent ensemble un portrait cohérent :
renoncement à soi et don de sagesse,
perte de la vie et fécondité dans la mort,
faiblesse apparente et autorité réelle.
La vraie force vient d’ailleurs, et elle est accessible à quiconque accepte de ne pas se mettre lui-même au
centre. Les messianismes naïfs sont faciles en temps de crise.
Jeanne d’Arc n’a pas attendu les réactions, les permissions, ni les accords diplomatiques.
Elle a dit « non, ce n’est pas acceptable » — et elle a agi.
Dans un monde où les jeunes se sentent souvent impuissants face aux grandes structures, ce geste garde une force unique : celle de la liberté.
Non pas parce que Jeanne était exceptionnelle, mais parce qu’elle était disponible, ouverte à l’action de Dieu dans sa vie.
Voilà peut-être le message le plus profond des Fêtes johanniques :
la sainteté n’est pas réservée aux spécialistes,
ni à ceux qui ont le temps, les diplômes ou l’approbation des institutions.
Elle est offerte à quiconque dans le silence de sa conscience, entend une parole extraordinaire et choisit d’y répondre.
Que Jeanne d’Arc intercède pour cette France qu’elle a aimée jusqu’à en mourir
et que nous apprenions, comme elle, à ne pas craindre d’être authentiques,
à être vraiment libres.
